Les professeurs
ont souvent d’excellentes idées (merci Madame Druez). Comme celle de faire
découvrir aux élèves la cuisine romaine au travers de l’organisation d’un Top
Chef Latin, ce qui m’a donné l’occasion de me pencher un peu, avec ma fille et
une de ses amies, sur les subtilités de la cuisine antique. Pour moi, il n’y a
rien de tel que cette plongée dans le quotidien pour nous aider à comprendre la
culture de nos anciens, les similitudes et les différences avec le monde d’aujourd’hui.
Avec mes deux
marmitonnes, nous avons cet après-midi là joué avec les aromates, les épices, le miel, l’huile
d’olive et les fruits secs, le garum (remplacé par le contemporain Nuoc Mam
vietnamien), le porto en guise de defrutum pour tenter de recréer des recettes du De Re Coquinaria attribuées à Apicius. Le résultat fut proche à la fois des saveurs de l’Italie d’aujourd’hui
(saltimbocca a la romana), du sucré salé de la cuisine vietnamienne, des arômes
de certains plats indiens ou moyen-orientaux (la coriandre, les dattes, les
pignons) tout en étant différent de toutes ces cuisines. Une délicieuse découverte.
Intéressant
personnage que ce Marcus Gavius Apicius, lointain ancêtre de nos cuisiniers
stars modernes. Riche personnalité romaine du 1er siècle, gourmand
raffiné, excessif, débauché même selon certains, allant jusqu’à se suicider
parce qu’il estimait n’avoir plus les moyens financiers d’assouvir ses
passions, sa renommée nous est parvenue au travers d’un recueil de recette compilé
plus de trois siècles après sa mort, De Re Coquinaria.
Certaines de ces
recettes sont-elles d’Apicius lui-même ? Qui peut le savoir aujourd’hui. Elles
sont surtout une photographie un peu sépia de la cuisine appréciée de la haute
société du IVème siècle, riche en épices, en herbes et ingrédients venus de
tous les coins de l’Empire. Des plats aigres-doux, sucrés-salés et des
associations de saveurs qui rappellent fortement celles de l’Asie ou du Moyen-Orient
d’aujourd’hui, la cuisine-fusion à l’antique en quelque sorte.

Nous avions comme
référence les recettes de ce site consacré à l’antiquité grecque et romaine,
avant d’avoir le texte latin lui-même. Ce qui fait que j’ai utilisé de la sauge
fraiche pour parfumer le poulet, faute
de sarriette, alors qu’elle n’était pas mentionnée dans la recette originale. Cela
dit, je ne crois pas avoir fait un trop gros contresens, la sauge était très
utilisée à l’époque et bien en accord avec les viandes blanches. N’ayant pas d’aneth
frais, je l’ai remplacé par des graines d’aneth, broyé au mortier. Un vin doux
rapporté de la frontière espagnole, type Porto, a tenu lieu de defrutum, le moût
de raisin réduit qui servait à
assaisonner les plats – qui existe toujours en Italie sous le nom de saba (voir
le très bon article d’Edda à ce sujet). J’ai ajouté du laurier, et 1 cc d’origan
sec pour remplacer la sarriette qui me manquait (après tout, on a le droit d’interpréter
un peu).
Au final, nous ne
saurons jamais si le résultat obtenu était vraiment similaire au plat antique.
Disons qu’il était dans l’esprit.
Apicius 246.
Pullum Frontonianum
Pullum praedura,
condies liquamine, oleo mixto, cui mittis fasciculum aneti, porri, satureiae et
coriandri viridis et coques. Ubi coctus fuerit, levabis eum, in lance defrito
perungues, piper aspargis et inferes.
Poulet à la fronton
(Pour
6)
- 1 poulet
- huile d’olive
- 1 poireau
- ½ botte d’aneth frais (ici remplacé par 2 cuillères
à café de graines d’aneth pilées)
- ½ botte de coriandre fraîche
- ½ botte de sarriette ou 2 cc de sauge fraiche
ciselée
- 2 feuilles de laurier
- 1 cuillère a café c d’origan sec
- 25cl de defrutum (peut être remplacé par du
moderne porto ou malaga)
- 2-3 cuillères à café de garum (nuoc mâm)
- poivre du moulin
Couper le poulet en morceaux. Le faire
revenir à feu moyen dans une cocotte en fonte, avec un fond d’huile d’olive et
deux feuilles de laurier
Pendant ce temps, préparer les aromates :
éplucher, laver le poireau. Le hacher grossièrement. Laver, essorer les herbes
(aneth, coriandre). Les attacher en bouquet. Hacher légèrement les feuilles de sarriette
ou les feuilles de sauge.
Une
fois le poulet bien doré, ajouter les aromates et 1 cc de garum. Couvrir et
laisser mijoter à feu doux 25 minutes ou jusqu’çà ce que le poulet soit cuit à cœur.
Au terme de la cuisson du poulet, le
retirer de la cocotte. Réserver au chaud. Oter le bouquet d’aromates du jus de
cuisson. Déglacer au défritum. Assaisonner de poivre et de 2 cc de garum.
Laisser reduire la sauce à feu moyen une dizaine de minutes.
Dresser le poulet sur un plat de service.
Napper avec la sauce bien chaude et servir immédiatement.
Pour suivre, nous avons fait un petit
dessert maison (dulcia domestica : douceur de la maison) de dattes farcies
aux pignons et roulées dans du miel très proche des desserts orientaux actuels –
à ceci près qu’il est assaisonné de sel (que nous n’avons pas mis, encore une
fois je n’avais pas eu le texte latin avant) et de poivre moulu. Facile et ma
foi très bon.
Dulcia domestica: palmulas uel dactylos
excepto semine, nuce uel nucleis uel pipere trito infercies. sale foris
contingis, frigis in melle cocto, et inferes.
Dattes fourrées aux pignons et miel
(pour 30 pieces)
- 30 dattes
- 3 cuillères à soupe abondantes de pignons
- 2-3 cuillères à soupe de miel
- poivre du moulin
Faire griller les pignons dans une poêle à
sec. Dénoyauter les dattes. Les farcir de pignons.
Dans un sautoir faire chauffer le miel à
feu doux. Incorporer les dattes et les enrober délicatement de miel chaud,
laisser cuire quelques minutes.
Servir tiède, saupoudré de poivre du
moulin.